Rome et la mer à l’époque républicaine

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Rome et la mer à l'époque républicaine


''Rencontres d'histoire de la République Romaine'' 2026
Toulouse (France), 3-4 septembre 2026

Appel à contributions
Date limite : 13 mars 2026

 

Les Romains sont, c'est bien connu, un peuple de paysans, terrien et ignare des choses maritimes. Il n'est que de penser à la légende relative à l'origine de leur marine de guerre : c'est en copiant un navire carthaginois échoué qu'ils auraient réussi, durant la première guerre punique (264-241 av. n.è.), à élaborer une flotte leur permettant de tenir tête à leurs adversaires (Polybe, I, 20, 15-16). Dans le même ordre d'idée, les éloges du site de Rome, à brève distance de la côte sans être directement en bord de mer, illustreraient eux aussi cette supposée réticence des Romains à la navigation et, plus généralement, leur rapport inquiet et prudent aux espaces maritimes. On pensera ici aux discours de Camille après la prise de Rome par les Gaulois (390 av. n.è.) ou aux réflexions de Cicéron en la matière dans le De Re Publica :

Liv. 5.54 : Non sine causa di hominesque hunc urbi condendae locum elegerunt, saluberrimos colles, flumen opportunum, quo ex mediterraneis locis fruges deuehantur, quo maritimi commeatus accipiantur, mari uicinum ad commoditates nec expositum nimia propinquitate ad pericula classium externarum, regionum Italiae medium, ad incrementum urbis natum unice locum.
Ce n'est pas sans motif que les dieux et les hommes ont choisi cet emplacement pour y fonder Rome : des collines très saines, un fleuve commode par où descendent les produits de l'intérieur du pays et accessible au trafic maritime, la mer assez proche pour notre commodité, sans que sa proximité excessive nous expose aux attaques des flottes étrangères, enfin au centre de l'Italie une situation unique bien faite pour l'accroissement de la ville. (trad. CUF)

Cic. rep. 2.3 : Urbi autem locum, quod est ei, qui diuturnam rem publicam serere conatur, diligentissime providendum, incredibili oportunitate delegit. Neque enim ad mare admovit, quod ei fuit illa manu copiisque facillimum, ut in agrum Rutulorum Aboriginumque procederet, aut in ostio Tiberino, quem in locum multis post annis rex Ancus coloniam deduxit, urbem ipse conderet, sed hoc vir excellenti providentia sensit ac vidit, non esse oportunissimos situs maritimos urbibus eis, quae ad spem diuturnitatis conderentur atque imperii.
Quant à l'emplacement à choisir pour la ville, celui qui vise à jeter les fondements d'un État durable doit s'en préoccuper avec un soin tout particulier ; Romulus choisit un site d'une convenance merveilleuse. En effet, il ne s'établit pas près de la mer, alors qu'il lui eût été très facile, avec la troupe et les ressources dont il disposait, soit de s'avancer dans le territoire des Rutules ou des Aborigènes, soit de fonder lui-même une ville près de la bouche du Tibre où, bien des années plus tard, le roi Ancus établit une colonie ; mais en homme d'une exceptionnelle clairvoyance, il se rendit compte avec netteté que les régions côtières ne convenaient pas du tout aux ville fondées avec l'espoir d'un empire qui durerait longtemps. (trad. CUF)

Xavier Lafon interrogeait pourtant déjà un apparent paradoxe en ouverture de son ouvrage sur les villas littorales de l'Italie romaine : comment comprendre que les Romains, dont la littérature ne cessa d'exalter la terre, aient tant prisé cette forme d'habitat que fut la villa maritima (Lafon 2001, p. 3) ? Bien avant lui, Theodor Mommsen lui-même, dans sa Römische Geschichte écrivait : « Et pourtant, à ses débuts, Rome avait été elle aussi, place maritime ; et, dans ces temps d'expansion florissante, elle n'aurait pas voulu, pour rien au monde, se montrant infidèle à ses antiques traditions, abandonner mal à propos les intérêts de sa marine militaire, pour ne vouloir songer qu'à ceux de sa puissance continentale. » (Mommsen 2011 [1854-1856], p. 721). Plus largement, les sources littéraires et archéologiques témoignent de l'indubitable activité des Romains sur les côtes italiennes et sur les eaux méditerranéennes dès le IVe siècle av. n.è., dont l'une des formes les plus visibles fut sans doute – sans être la seule – le dispositif des colonies dites maritimes, inauguré selon la tradition littéraire en 338 av. n.è. De même, Rome sut faire face à Carthage sur mer dès les débuts de la première guerre punique. L'image d'un peuple fondamentalement allergique aux entreprises maritimes et peu enclin à se tourner vers la mer, a été ainsi été fortement hypothéquée par de nombreux travaux qui ont mis en évidence que le rapport des Romains à l'élément liquide s'avère en réalité, à bien des égards, beaucoup plus riche et complexe qu'on ne le lit souvent ; plus ancien également.
Nul doute que le sujet mérite de retenir encore notre attention. Depuis les études pionnières en la matière de J. H. Thiel (Thiel 1946 et 1954), la littérature scientifique s'est longtemps focalisée sur le développement de la marine de guerre et sur les questions militaires (e.g. Wallinga 1956, Reddé 1986, Morrison 1996, Steinby 2007). S'y sont adjointes des réflexions nourries et nombreuses sur les aspects techniques de la navigation (on pensera en particulier à Pomey 1997, Pomey et Rieth 2005), sur les relations internationales à l'échelle du bassin méditerranéen et la lutte contre la piraterie (outre le classique Ormerod 1924, citons Gianfrotta 2014 ou Sintès 2016) en lien avec la naissance de l'impérialisme romain. La question de la marine romaine (son origine, son développement, sa logistique) est évidemment un élément clef de toute réflexion sur l'expansion romaine dans le bassin méditerranéen mais ne s'y limite pas. Espace traversé d'enjeux de puissance militaire et politique, la mer a également été scrutée depuis une trentaine d'années au prisme d'autres entreprises humaines qui en firent un lieu d'échanges, de circulations et d'activité économique (Andreau et Virlouvet 2002 ou Damian et Wilson 2011), dans le cadre de l'élaboration d'un droit spécifique (Fiori 2010, Candy 2019, Chevreau 2021). Ces approches variées, qui doivent beaucoup au développement des recherches archéologiques et qui se poursuivent très largement aujourd'hui, composent un panorama où voisinent l'étude des ports comme espaces urbains et commerciaux spécifiques (Ostie-Portus, Antium, Puteoli, cf. Zaccaria 2001, ou Bruun 2025 par exemple, ou les projets de recherche sur Portus, cf. Keay 2016), l'analyse des flux de marchandises et de personnes d'un bout à l'autre de la Méditerranée et au-delà (Tchernia 1986, Tchernia 2011, Botte 2009, Olcese (éd.) 2013 ; Marin et Virlouvet 2016 ; Schneider 2019 ; Bernal-Casasola et al. 2021, Rico 2022), la question des routes de navigation et de géographie (Arnaud 2005), l'exploration des littoraux comme lieux de villégiature et d'exploitation des ressources maritimes (Lafon 2001), comme interfaces, ou encore l'étude des sanctuaires côtiers (Jaia et Molinari 2012 ; Michetti 2016). Plus récemment, l'histoire et l'archéologie environnementales, l'histoire des représentations, l'histoire culturelle ont continué d'enrichir notre connaissance du rapport des sociétés anciennes aux espaces maritimes (e.g. Kosmin 2024). Complexe, changeant, multiple, la compréhension de ces différentes facettes des espaces maritimes comme de ses évolutions bénéficierait d'un dialogue entre les fils tissés par ces approches qui évoluent parfois de manière cloisonnée alors qu'elles ont beaucoup en commun. Il serait ainsi particulièrement profitable de ne pas traiter de façon séparée les questions économiques et commerciales, d'un côté, et la dimension militaire, de l'autre. Il est en effet bien connu que l'expansion militaire a eu de fortes répercussions sur le trafic commercial et le Romains ont pu être poussés à prendre les armes pour défendre leurs voies commerciales ou pour s'en emparer de nouvelles. Croiser les thématiques à partir du fil rouge du rapport à la mer permet d'envisager des analyses novatrices, comme cela a déjà été montré dans certains espaces (cf. Bertrand, Botte et Jelinčić 2022).

Ce colloque se propose donc de revenir sur ce rapport des Romains à la mer, sous toutes ces dimensions. L'appel s'adresse aux chercheurs, jeunes chercheurs, doctorants ou docteurs, travaillant dans les disciplines suivantes : histoire, archéologie, histoire de l'art, anthropologie historique, lettres classiques. Les propositions de contribution doivent être appuyées sur des recherches originales et pourront s'inscrire dans l'une de ces thématiques :
1. La mer comme partie des discours et des imaginaires (poésie, philosophie, géographie, œuvres historiques). Cela pourra concerner aussi les expéditions maritimes de grande ampleur et la connaissance que les Romains avaient de ces espaces : connaissances scientifiques et géographiques par exemple.
2. Explorer, contrôler, dominer : on pourra ainsi s'intéresser à la réalité des premières entreprises maritimes romaines, aux étapes du développement d'une marine de guerre, en lien avec les étapes et les modalités de la mainmise romaine sur les côtes et sur les îles.
3. Investir les littoraux : quelles mises en valeur pour ces territoires spécifiques ? quelles difficultés ?
4. L'économie de la mer ou la mer comme espace économique, traversé d'un certain nombre de flux.
5. L'histoire de Rome au prisme de la mer, i.e. se demander si et comment la mer joué un rôle spécifique dans la construction de la République romaine, dans les relations de Rome avec ses voisins italiens, avec les enjeux de conquête à l'échelle de la péninsule.

Les propositions veilleront à s'intégrer à ces perspectives (qui ne sont cependant pas exhaustives), n'hésitant pas à les croiser. Elles comprendront un bref résumé du projet (500 mots maximum), accompagné d'un bref CV d'une page maximum pour les doctorants et post-doctorants, et sont à envoyer pour le 13 mars 2026 au plus tard à :
Audrey Bertrand ( Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. ) et Thibaud Lanfranchi ( Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. ).

Les réponses seront envoyées au plus tard le 31 mars 2026.


Bibliographie indicative

Andreau, Virlouvet 2002 : Jean Andreau, Catherine Virlouvet (éd.), L'information et la mer dans le monde antique, Rome, EFR, 2002.
Arnaud 2005 : Pascal Arnaud, Les routes de la navigation antique. Itinéraires en Méditerranée, Paris Errance, 2005.
Bertrand, Botte et Jelinčić 2022 : Audrey Bertrand, Emmanuel Botte et Kristina Jelinčić, « De la surveillance des mers à l'exploitation des terres. Le long chemin de Rome aux côtes dalmates (IVe s. av. n.è.-IIIe s. de n.è.), MEFRA, 134-1, 2022, p. 71-88.
Botte 2009 : Emmanuel Botte, Salaisons et sauces de poissons en Italie du sud et en Sicile durant l'Antiquité, Naples, CJB, 2009.
Bruun 2025 : Christer Bruun, Ostia-by-the-sea. Society, Population, and Identities in Rome's Port, Oxford, OUP, 2025.
Bernal-Casasola et al. 2021 : Dario Bernal-Casasola et al. (éd.), Roman Amphora Contents: Reflecting on the Maritime Trade of Foodstuffs in Antiquity (In honour of Miguel Beltrán Lloris), Oxford, Archeopress, 2021.
Candy 2019 : Candy, P. (2019): The Historical Development of Roman Maritime Law during the Late Republic and Early Principate, thesis of Philosophy, School of Law, University of Edinburgh.
Candy 2020 : Peter Candy, « Parallel developments in Roman law and maritime trade during the Late Republic and Early Principate », Journal of Roman Archaeology, 33, 2020, p. 53-72.
Chevreau 2021 : Emmanuelle Chevreau, « The Sea Journey in the Roman World: A “Legal In-Between” », in L'expérience de la mobilité de l'Antiquité à nos jours, entre précarité et confiance, éd. Cl. Moatti et E., Bordeaux, Ausonius, 2021, https://doi.org/10.4000/13v9j.
Damian, Wilson 2011 : Damian Robinson et Andrew Wilson (éd.), Maritime Archaeology and Ancient Trade in the Mediterranean, Oxford, Oxbow Books, 2011.
Fiori 2010 : Roberto Fiori, « Forme e regole dei contratti di trasporto marittimo in diritto Romano », Rivista del Diritto della Navigazione, 39, 149-176.
Gianfrotta 2014 : Piero Gianfrotta, « Pirateria e archeologia sottomarina. Rnvenimenti, luoghi e circostanze », in Alfonso Álvarez-Ossorio Rivas et al. (éd.), Piratería y seguridad marítima en el Mediterráneo antiguo, Séville, Universidad de Sevilla, 2014, p. 51-66
Jaia et Molinari 2012 : Alessandro Maria Jaia et Maria Christina Molinari, « Il Santuario di Sol Indiges e il sistema di controllo della costa laziale nel III sec. a.C. », in Lazio & Sabina. 8° incontro di studi (Roma 30 marzo – 1 aprile 2011), Rome, Quasar, 2012, p. 163-174.
Keay 2016 : Simon Keay, « Portus in its Mediterranean Context », in Kertin Höghammar et al. (éd.), Ancient ports. The geography of connections, Uppsala, Uppsala Universitet, 2016, p. 291-322.
Kosmin 2024 : Paul J. Kosmin, The Ancient Shore, Harvard, Belknap Press, 2024.
Lafon 2001 : Xavier Lafon, Villa maritima, Rome, EFR, 2001.
Marin, Virlouvet 2016 : Brigitte Marin, Catherine Virlouvet (éd.), Entrepôts et trafics annonaires en Méditerranée, Rome, EFR, 2016.
Michetti 2016 : Laura Maria Michetti, « Ports. Trade, Cultural Connections, Sanctuaries, and Emporia », in Nancy de Grummond et Lisa C. Pieraccini (éd.), Caere (Cities of the Etruscans, 1), University of Texas Press, Austin 2016, pp. 73-86
Mommsen 1976 : Theodor Mommsen, Römische Geschichte in acht Bänden, I, München, DTV, 1976.
Morrison 1996 : John S. Morrison, Greek and Roman Oared Warships, Oxford, Oxbow Books, 1996.
Olcese 2013 : Gloria Olcese (éd.), Immensa Aequora – Workshop. Ricerche archeologiche, archeometriche e informatiche per la ricostruzione dell'economia e dei commerci nel bacino occidentale del Mediterraneo (metà IV sec. a.C. - I sec. d.C.), Rome, Quasar, 2013.
Ormerod 1924 : Henry A. Ormerod, Piracy in the Ancient World, Liverpool, LUP, 1924.
Pomey 1997 : Patrice Pomey (éd.), La navigation dans l'Antiquité, Aix-en-provence, Edisud, 1997.
Pomey et Rieth 2005 : Patrice Pomey et Éric Rieth, L'archéologie navale, Paris, Errance, 2005.
Reddé 1986 : Michel Reddé, Mare nostrum : les infrastructures, le dispositif et l'histoire de la marine militaire sous l'Empire romain, Rome, EFR, 1986.
Rico 2022 : Christian Rico, Hispania negotia. Essai sur le commerce au long cours de l'Hispanie romaine (IIe siècle av. J.-C. – IIe siècle apr. J.-C.), Aix-en-Provence, PUP, 2022.
Schäfer 2016 : Christoph Schäfer éd., Connecting the Ancient World. Mediterranean Shipping, Maritime Networks and their Impact, Rahden, Verlag Marie Leidorf, 2016.
Schneider 2019 : Pierre Schneider, « Erythraean pearls in the Roman world: features and aspects of luxury consumption (late second century BCE- second century CE) », dans M. A. Cobb (éd.), The Indian Ocean trade in Antiquity. Political, cultural and economic impacts, London, Routledge, 2019, p. 135-156.
Sintès 2016 : Claude Sintès, Les pirates contre Rome, Paris, Les Belles Lettres, 2016.
Steinby 2007 : Christa Steinby, The Roman Republican Navy. From the sixth century to 167 B.C., Helsinki, Societas Scientiarum Fennica, 2007.
Tchernia 1986 : André Tchernia, Le vin de l'Italie romaine, Rome, EFR, 1986.
Tchernia 2011 : André Tchernia, Les Romains et le commerce, Naples, CJB, 2011.
Thiel 1946 : Johannes Hendrik Thiel, Studies on the history of Roman sea-power in Republican times, Amsterdam, North Holland, 1946.
Thiel 1954 : Johannes Hendrik Thiel, A history of Roman sea-power before the Second Punic War, Amsterdam, North-Holland, 1954.
Virlouvet et al. 1998, 1999, 2000 : Catherine Virlouvet et al. (éd.), La culture maritime dans l'Antiquité (1, 2, 3), MEFRA, n° 110/1, 1998 ; 111/1, 1999 et 112/1, 2000.
Wallinga 1956 : Herman Tammo Walling, The boarding-bridge and the Romans: its construction and its function in the naval tactics of the First Punic War, Groningen, J. B. Wolters, 1956.
Zaccaria 2001 : Claudio Zaccaria (cur.), Strutture portuali e rotte marittime nell'Adriatico di Età Romana - Atti del Convegno Internazionale, Aquileia 20-23 maggio 1998, Trieste-Rome, Editreg SRL, 1998.

Organisation : Audrey Bertrand et Thibaud Lanfranchi
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